PATRIMOINE ART-DECO DE PERPIGNAN: LEVIER TOURISTIQUE ET ECONOMIQUE !

MIAMI art deco

Perpignan, ville art déco: contribution de Philippe Latger.

Ce sujet a été abordé lors de notre première soirée thématique: « patrimoine catalan: un nouveau regard… »

 

« LA STREAMLINE DE LA FLORIDE EN ROUSSILLON »,  par  Philippe Latger.

Un patrimoine dormant

Je suis né à Perpignan.

J’y étais enfant, adolescent, jeune homme,

et je me rappelle que globalement, cette architecture était au mieux ingnorée, au pire méprisée.

Perpignan présentait des maisons et des immeubles bizarres, que je ne retrouvais ni à Toulouse, ni à Barcelone.

Que je n’ai pas retrouvés davantage en allant à Paris, à Londres, ni même à Montréal ou à New York.

C’est lorsque je suis allé à Miami (photos dessous), en 2000, que j’ai compris ce que Perpignan avait de si singulier.

Les maisons modernistes, héritées de l’Art Nouveau, mises à part, l’ensemble du parc perpignanais était clairement inscrit dans cette mutation de l’Art Déco qu’est la Streamline, qui a marqué l’histoire de l’architecture jusqu’aux Années 50.

Outre le travail d’inventaire de Thierry Lochard pour le Ministère de la Culture, celui de Laurent Barrenechea, architecte des Bâtiments de France, datant de juin 2011, je n’ai trouvé sur internet aucune publication concernant ce patrimoine unique, qui à mon grand désespoir n’a pas encore seulement conscience de lui-même, ce que les urbanistes appellent un patrimoine dormant, et que j’ai bien l’intention de réveiller avec vous, si je parviens à vous sensibiliser au potentiel extraordinaire qu’il est pour notre ville.

Ce style tardif de l’Art Déco peut plaire ou ne pas plaire, c’est le nôtre.

[quote style= »style2″]Le mettre en valeur et en faire la promotion peut nous assurer une visibilité nationale et internationale.[/quote]

Pour peu que nous commencions, dans l’ordre, par en faire l’inventaire complet, le protéger, le rénover, et l’exposer enfin, par le biais d’ouvrages, d’articles, dans les revues spécialisées comme dans les médias généralistes.

Communiquer sur cette double identité : gothique et art déco.

Lorsqu’aux investissements consentis (d’argent public notamment) nous ne pourrons pas faire l’économie de l’information pour attirer de nouveaux touristes, de nouvelles cibles, assurer notre attractivité, créer une image de marque, pour rentabiliser au mieux de telles opérations.

Mais avant de convaincre le reste du pays ou du monde que nous avons un patrimoine remarquable, il faut sans doute d’abord que nous en soyons convaincus nous-mêmes.

Pour ma part, je l’ai été, définitivement, au moment où j’ai découvert Miami Beach.

 

De l’Art Nouveau à l’Art Déco

 

Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, les villes d’Europe et d’Amérique sont devenues plus denses, envahies par la technique et les progrès technologiques dûs à la révolution industrielle, ce qui a profondément modifié la physionomie des villes prospères et provoqué, par réaction, l’apparition de l’Art Nouveau dès la fin des Années 1880, qui a pris le parti d’intégrer la nature dans le tissu urbain.

Barcelone fait partie des vieilles cités révolutionnées par l’essor de l’industrie. Son expansion fut fulgurante comme l’atteste tout le quartier de l’Eixample, et l’organisation de deux Expositions Universelles, dont la première eut lieu dès 1888, valide qu’elle s’est inscrite dans son époque, avec la volonté d’assumer une dimension internationale.

L’architecture de Barcelone a été marquée par cette fin de siècle foisonnante, où l’Art Nouveau est venu compenser la pesanteur du charbon, de l’acier, de toutes les industries lourdes, avec des immeubles qui ont cherché à imiter la nature, le minéral, le végétal, convoqués dans la ville pour la rendre supportable, comme on l’observe dans le travail d’Antoni Gaudi, pape de l’Art Nouveau catalan.

Après le cataclysme de la Première Guerre Mondiale, la mutation de ce courant esthétique s’est accéléré pour aller franchement vers des lignes épurées, à un moment où l’homme devait reprendre la main sur la nature. Un peu comme lorsqu’au XVIIIème, les jardins dits à la française, ont démontré le besoin d’ordonner et de contrôler les débordements de l’état sauvage. La guerre avait été d’une telle animalité, que la raison devait s’incarner dans le retour aux figures géométriques, à la symétrie, à tout ce qui n’existe pas dans l’état naturel. Ainsi, l’Art Nouveau a fini par se diluer dans un nouveau style, avant de disparaître au profit de l’Art Déco, qui trouvera son apogée entre les deux guerres.

New-York Miami

Paris est d’abord haussmannienne. Aujourd’hui encore, cette ville finie est restée telle que le Second Empire l’a conçue.

Son expansion est antérieure aux courants de l’Art Nouveau et de l’Art Déco qui sont les deux premiers piliers de l’Art Moderne. On trouve cependant des joyaux art déco, disséminés dans la ville, comme des vestiges d’Expositions Universelles (Palais de Chaillot, Palais de Tokyo), quelques bâtiments privés et des salles de divertissement (Théâtre des Champs-Elysées, Folies Bergère), dont le cinéma du Louxor, longtemps resté à l’abandon et récemment rénové. Ces merveilles existent mais sont trop rares pour prétendre que Paris est une ville art déco.

C’est en Amérique, et principalement à New York et Chicago, que l’on trouvera les plus beaux ensembles urbains de la période. L’invention de l’ascenseur par Otis avait permis de doubler le nombre des étages et de créer les premiers gratte-ciel, mais ce n’est qu’à la montée en puissance des Etats-Unis, au sortir de la guerre de 14, que New York va se doter de ses plus beaux trésors, résolument art déco, avec son design et sa statuaire inquiétante (que les plus jeunes retrouveront chez Batman dans cette Manhattan fantasmée qu’est Gotham City). Les deux fleurons les plus connus sont le Chrysler Building et sa flèche d’acier, ainsi que L’Empire State Building, qui servira de refuge à King Kong dans le film légendaire de 1933.

Si l’hégémonie américaine se met en place à cette période, ce sont aussi les années sombres de la crise de 1929. Celles de la Prohibition (1919/1933) et de vedettes aussi célèbres que Lucky Luciano et Al Capone.

Une ville dans cette Amérique n’applique pas la Prohibition.

Une ville neuve, émergée au tout début du XXème avec l’arrivée du train. Miami. Le jeu y est autorisé. On peut y vendre et y consommer de l’alcool. Et mécaniquement, la ville s’est développée en marge du puritanisme, pour être un lieu de villégiature et de divertissement. Plus ludique et festive que Manhattan et Chicago. Balnéaire. Tropicale. Exotique.

Les vedettes de cinéma comme les grands parrains de la mafia s’y retrouvaient et y achetèrent des propriétés, construisirent des hôtels, des clubs et des casinos.

L’expansion de la ville fut arrêtée net par le cyclone de 1926. Et on la reconstruisit aussitôt dans ce style d’un Art Déco plus tardif, qui prospèrera dans les Années 40 :

la Streamline.

Dans la fièvre du modernisme et de la vitesse, tout doit être streamlined (aérodynamique), et cette tendance modèlera le design des moyens de transport (avions, locomotives, automobiles), des objets désormais produits à la chaîne (lampes, ventilateurs, grille-pains) comme l’architecture.

Miami Beach fut reconstruite dans ce pur style, en y ajoutant ses spécificités géographiques et climatiques, son caractère balnéaire, voire maritime, lorsque l’évocation des paquebots est constante (prolifération des hublots, bastingages, mâts) et que le blanc domine comme dans tout pays de chaleur.

La couleur ne vient souligner que les détails d’ornementation, les cannelures, les frises, les eyebrows (sourcils) – qui sont ces petits auvents bâtis sur les fenêtres pour protéger de la lumière – lorsque la palette est volontairement guimauve (bleu layette, vert anis, rose pâle…) pour appuyer l’insouciance de ce qui faisait figure de parc d’attractions.

Ainsi donc, Miami imposait son Tropical Deco, « streamliné », dont il reste l’imposant Art Déco District qui attire aujourd’hui toujours autant d’intellectuels que de clubbers, quand on sait que cette ville reste un spot incontournable pour qui aime la fête et la nuit, au même titre qu’Ibiza ou Tel Aviv. Miami, un siècle plus tard, est toujours à la mode.

Grâce au cinéma et à la télévision, les lignes singulières de cette architecture sont devenues une référence internationale, qui crée un climat excitant et attractif, une dynamique idéale pour l’émulation.

[quote style= »style2″]Perpignan, gothique et art déco[/quote]

La petite ville gothique de Perpignan n’a pas pris le train de la révolution industrielle à la fin du XIXème siècle comme l’avait fait Barcelone. La destruction des remparts fut plus lente. Et la logique de l’Histoire a fait que l’arasement des Remparts Sud n’a pu se faire qu’entre 1929 et 1931. On ne s’étonnera donc pas que le style dominant dans l’extension urbaine de la ville soit davantage Art Déco qu’Art Nouveau.

Intra-muros (à l’intérieur des remparts, et donc des boulevards qui en suivent scrupuleusement le tracé comme dans toutes les villes de France), on trouve des bâtiments des Années 20 et 30, au coeur du centre-ville médiéval, mais surtout sur les larges glacis de la Citadelle (Palais des Rois de Majorque) qui tenait le Palais à bonne distance de la cité, et qui ont pu être urbanisés à cette époque : c’est tout le parc qui couvre l’avenue Gilbert Brutus, l’avenue des Baléares, la rue des Archers, la rue des Jotglars, la rue des Lices, celle des Remparts la Réal, un vaste ensemble qui s’est construit à l’intérieur des boulevards Mercader, Poincaré et Aristide Briand. Les alignements de façades y sont remarquables, qu’ils soient d’immeubles ou de villas, avec leurs débauches de bow-windows, caractéristiques de Perpignan, de retraits, de pergolas, et leurs décorations typiques de la Streamline rappelant les navires (hublots, bastingages…) qui n’ont rien à envier à celles de Miami.

Ce domaine intra-muros faisant partie des secteurs sauvegardés du centre-ville, ces bâtiments bénéficient du plan de rénovation des façades que la Mairie de Perpignan a mis en place dès 1995. Ce plan, qui est un succès manifeste, permet aux propriétaires d’obtenir une subvention pour participer largement aux frais de ravalement des constructions anciennes (médiévales, mais aussi XVIII et XIXème) à la condition de respecter un cahier des charges précis (matériaux, enduits, coloris) pour assurer l’harmonisation et la cohérence du secteur. Dans la charte (disponible à la Direction Habitat et Rénovation urbaine) le volet Art Déco est couvert pour la zone précitée, où il est stipulé :  » afin d’accentuer les reliefs, les éléments de décor typiques des années 1930 doivent être soulignés par une teinte plus claire ou plus soutenue que celle de la façade.  » Comme il est fait à South Beach Miami.

On peut donc se réjouir que ce patrimoine ait été pris en compte. A ceci près que la majorité du domaine art déco de Perpignan se trouve sur les boulevards et au-delà, et donc, hors du secteur sauvegardé.

Boulevard Clémenceau, les façades remarquables de l’hôtel Tivoli et du Mondial Hôtel, qui mériteraient un travail d’éclairage, pour peu que l’on daigne enfin assumer cette architecture, sont encore dans le périmètre de l’Action Municipale Façade.

Idem pour les immeubles bourgeois sur les boulevards (Wilson/Bourrat), de part et d’autre de la rue Ramon Lull, dont font partie les deux splendides immeubles mitoyens signés Férid Muchir sur le parc. Mais ce n’est pas le cas de tout le secteur du quartier de la gare, où se trouve pourtant l’imposante Maison de la Région, building art déco streamliné par excellence, qui lui aussi pourrait être merveilleusement mis en lumière et assumé après rénovation. Ce n’est pas le cas des lotissements autour du cimetière St-Martin (exceptionnelle rue du docteur Georges Rives), au-delà du boulevard Aristide Briand (rues du Stadium et du Vélodrome) de la façade sud de la place Cassanyes, ni le cas du lotissement au-delà du parc, au quartier des Platanes (rue du Baby, rue des Mimosas, rue Claude Bernard), ni celui du Bas-Vernet, sur l’autre rive de la Têt, ni de la Patte d’Oie, où la Clinique Roussillonnaise, l’ancienne station-service Le bon coin et le petit poste de Police Municipale mériteraient notre attention.

Outre l’idée d’extension du secteur sauvegardé qui se fera sans doute de façon mécanique aux premiers faubourgs, au-delà des boulevards, où le patrimoine art déco est aussi dense, il faut d’abord que les Perpignanais aient conscience de ce trésor culturel, y soient sensibilisés, qu’ils se rendent compte que notre ville ne peut rester hémiplégique, que cet ensemble impressionnant est complémentaire du patrimoine médiéval.

Si ce dernier restera une curiosité pour les touristes russes et chinois, celui de l’Art Déco sera identifié tout de suite lorsqu’il est une référence internationale, comme on la retrouve à Shanghai, à Sydney, comme à Los Angeles, connue et reconnue dans le monde entier.

La maison de Louis Bausil, signée Raoul Castan (1928), perchée sur une tour des remparts, rue Rabelais, devenue l’adresse du restaurant La Maison Rouge, prouve qu’il y a un frémissement, lorsque ma génération a une attirance naturelle qui flirte avec la nostalgie pour le style qui fut celui de grands-parents, mais ces initiatives privées sont trop timides pour réveiller ce fameux patrimoine dormant et en tirer profit.

Et c’est là qu’il faut ici aussi, et encore, quelque chose qui ressemble à une volonté politique, qu’il reste à inspirer.

Philippe Latger

  •  Album photos : cliquez ici

Annexe :

  • Thierry Lochard, Inventaire. Région Languedoc-Roussillon.

L’architecture privée à Perpignan, 1900-1950.

(Ministère de la Culture)

http://www4.culture.fr/patrimoines/patrimoine_monumental_et_archeologique/insitu/article.xsp?numero=&id_article=lochard-934

 » L’architecture privée de la première moitié du XXème siècle forme à Perpignan un ensemble exceptionnel, unique en Languedoc-Roussillon. Elle se répartit dans les anciens faubourgs (celui de la gare en particulier) et dans les nouveaux quartiers aménagés après le déclassement et l’arasement de l’enceinte bastionnée. Cette urbanisation considérable renouvelle profondément le paysage urbain. Influencés par les différents courants stylistiques, du régionalisme au modernisme, les plus grands architectes de la période (Edouard Mas-Chancel, Raoul Castan, Férid Muchir, Alfred Joffre, etc) signent de très nombreux édifices dont la variété des compositions et la qualité des détails étonnent.

Au-delà de la diversité des références, le partage des motifs, les influences réciproques et le syncrétisme des maîtres d’oeuvre inventifs donnent à l’architecture perpignanaise de la période une très forte unité qui participe de manière remarquable au génie du lieu.  »

 

  • Les bâtiments de l’architecte Férid Muchir en danger :

http://www.larchipelcontreattaque.eu/article-perpignan-patrimoine-les-batiments-de-l-architecte-ferid-muchir-detruits-ou-en-danger-lettre-ouve-116362106.html

Lettre ouverte à Jean-Marc Pujol de l’architecte Bernard Banyuls (20 mars 2013)

  • Photos Miami
Miami (USA)
Miami (USA)

 

Miami (USA)
Miami (USA)

 

7 Commentaires
  1. j’ajouterai un de nos compatriotes simon boussiron qui fut directeur de centrale et vice pdt du CNPF.Il developpa les techniques des voiles minces en betion arme et s’illustrq surtiout en ouvrage d.art. signalons au pasage le disparition du musee des TP reoccupe par le conseil economique et social. .il a fallu le viaduc de millau pour que les gens s’intereesnt a nouveau a ces prouesses techniquesnon denuees de poesie .c’est vrai que les ponts standards d’autoroute du setra ne sont guere follichons ,rentabilite oblige.

  2. bonjour,
    vous decouvrirez en septembre les paneeaux de signaletique patrimoniale parlant de l’architecture XX ieme et notammemt des immeubles art deco .votre inventaire est tres interessant .Bernard Banyuls est un ardent defenseur de ce patri;oine et son expo de 2007 a contribue a remettre en valeur cette periode . d’autres expo ou conferences pourraient suivre . Travaillant a la ville comme charge de mission patrimoine et ingenieur de formation je reste a votre disposition pour en discuter plus amplement .je suis charge entre autres de cette signaletique.

    06 16 79 65 12
    alain durieux
    ingenieur centrale lille 75

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10 mai 2013
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