RÉFLEXIONS : SAINT JACQUES ET URBANISME

saint jacques - Philippe Latger

Philippe Latger, auteur et chroniqueur, passionné d’architecture, nous propose un temps de réflexion sur les questions d’urbanisme autour du quartier saint Jacques, à Perpignan.

 

Et ça monte. Et ça descend. C’est Perpignan. Et ses ruelles.
A l’approche des Carmes, je suis furieux. Une petite maison abattue.
Encore un terrain vague. Une parcelle vide. St-Jacques qui disparaît.
Sur le trottoir d’en face, l’échafaudage ne m’inspire pas confiance.
Cela ne ressemble pas à de la rénovation. On va faire tomber la maisonnette.
Ouvrir un nouvel espace dont on n’a rien à faire. Quand elle est une pièce du puzzle.
Elle n’a sans doute aucune valeur, ni historique, ni architecturale, mais bon sang,
elle a une valeur patrimoniale parce qu’elle participe à l’ensemble.
Comment vous expliquer. Quand vous allez à New York ou à Barcelone.
Vous voyez bien. Vous sentez bien. Dans vos tripes. Ce que l’urbanisme conditionne.
Le plan en damier. Les perspectives. Sans avoir à s’attarder sur les détails d’une façade,
sans avoir à s’arrêter pour contempler tel building, tel immeuble, tel porche, telle entrée,
nous sommes d’abord happés par un agencement, par une organisation urbaine, une énergie,
une logique, pensée, qui nous met aussitôt dans un état d’esprit particulier.
Les lignes de fuite hallucinantes de Barcelone, avec avenues parallèles à sens uniques,
ses rues perpendiculaires, imposent d’abord un flux de circulation, il s’agit d’abord
de considérations pratiques, quand on voit bien qu’elles oeuvrent aussi à une esthétique.
Barcelone a donc gagné, avec l’Eixample, une physionomie singulière, une morphologie,
reconnaissable, identifiable, qui n’est pas celle de Séville ni celle de Madrid.
New York ajoute à ce plan orthogonal la hauteur des gratte-ciel qui accentue l’effet canyon.
Et, ici encore, au-delà de la qualité ou de la médiocrité de tel ou tel building,
de l’intérêt historique de l’un, de la banalité du suivant, on est d’abord impressionné,
spontanément, instantanément, par l’occupation de l’espace, l’organisation de l’espace,
l’accumulation de bureaux et de logements en hauteur, la circulation au sol entre les titans,
et, pour ceux qui ne connaissent pas, je vous garantis que les couloirs que cela libère,
l’impression de tunnels à de tels dégagements rectilignes influe directement sur votre mental,
crée une pulsation cardiaque et une foulée particulières, crée une émulation spéciale,
une électricité, euphorisante, qui impulse une volonté étrange d’arriver quelque part.
C’est New York. Et Paris offre autre chose. Et Venise inspire encore autre chose.
Mais il faut concevoir que c’est l’urbanisme qui crée ces dispositions particulières,
que c’est lui qui fera que vous ne pourrez pas vous mouvoir de la même façon,
si vous vous promenez dans les rues de Los Angeles ou dans la médina de Tétouan.
On ne circule pas de la même façon dans les rues de Mexico et dans celles d’Istanbul.
Et ce que la ville impose de façons de se déplacer, de façons d’aller d’un point à un autre,
conditionne votre humeur comme votre pensée, en vous imposant son rythme et son paradigme.
L’urbanisme est une vision du monde, une vision de la société, même quand elle est anarchique,
dit tout de son histoire et de ses habitants, de sa culture, de ses valeurs, de ses intelligences,
et elle prédomine souvent sur quelques joyaux architecturaux devenus anecdotiques.

Dans le quartier St-Jacques de Perpignan, je suis heureux de voir des échafaudages,
enfin, sur les quelques bâtiments remarquables dont nous disposons.
Je félicite la municipalité pour cet effort et m’en réjouis sincèrement.
On rénove l’Ancienne Université, le seul monument XVIIIe de la ville paré de l’ornementation
ostentatoire et néoclassique en vogue à cette époque dans l’ensemble de l’Europe,
le seul qui affiche une volonté de grandeur et de rayonnement avec une façade d’apparat,
comme on rénove le Muséum d’Histoire Naturelle, qui est d’abord l’Hôtel Çagarriga,
dont une fenêtre armoiriée et l’escalier sont classés.
Mais, encore une fois, les quelques monuments dont Perpignan dispose,
aussi beaux ou intéressants soient-ils, ne font pas l’ADN et l’identité de cette ville,
même lorsqu’ils participent, précisément, à comprendre l’hésitation et parfois la confusion
sur ces questions, sensibles à la diversité voire au mélange des styles, d’un peuple balloté
entre l’Aragon et la Catalogne, entre la France et l’Espagne, tout au long de son Histoire.
Ce qu’on trouve d’abord à Perpignan, comme dans toutes les villes du monde,
avant-même de pouvoir s’extasier sur la Casa Xanxo ou sur la cathédrale St-Jean,
même sans en avoir la science ni la conscience, c’est une organisation de l’espace.
Et, la ville ayant cette chance insolente d’être ancienne, le cocktail est singulier
puisque des siècles ont façonné des expansions, des développements, des revirements,
au gré des périodes de fastes et de prospérité, comme à celles des crises et des coups durs,
entre volontés individuelles et publiques, entre déterminisme, contraintes et impondérables.
J’ai expliqué cela déjà de notre patrimoine art-déco, St-Jacques peut ne pas nous plaire,
St-Jacques, c’est Perpignan, c’est nous, notre singularité, ce qui fait que Perpignan
n’est ni Narbonne, ni Gérone, ni Toulouse, ni Barcelone, c’est l’héritage d’une cité royale,
celui de l’expansion fulgurante d’une petite ville à l’installation de la Cour, s’il vous plaît,
des rois de Majorque, faisant de Perpignan la capitale d’un royaume, attirant du monde,
des commerçants, des artisans, et mille talents, et la ville, qui était alors the place to be,
pouvait rivaliser avec ses voisines, parfois-même les dépasser, quand les quartiers entiers
dont nous avons hérité, puisque ce qui est valable pour St-Jacques l’est aussi pour St-Mathieu,
attestent encore aujourd’hui que Perpignan était plus importante que Montpellier par exemple.
Prenez les plans des deux villes contemporaines et comparez-les. Cela vous sautera aux yeux.
Vous verrez vite que le centre historique de Perpignan est plus dense et étendu
que celui de la capitale régionale.

Le trident de l’ancien quartier juif qui monte de la Révolution Française à la place du Puig,
(rue St-François de Paule, rue de l’Anguille, rue Joseph Denis) et au-delà, trois autres rues
parfaitement parallèles (rue des 15 degrés, rue des farines, rue du four St-Jacques)
créent des effets, des perspectives, épousant un relief, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
Une autre logique lui succède en suivant, en continuant vers la place Cassanyes,
par la rue des Mercardiers, la rue du Paradis, ou la fameuse rue Llucia,
lorsque, même en n’y connaissant rien, nous percevons qu’après un lotissement organisé,
conçu sur une vision globale, nous pénétrons dans une urbanisation plus chaotique,
une sorte de village qui s’est constitué au gré des besoins et des opportunités,
et ces deux aspects mitoyens prouvent aux Perpignanais qu’il y a au moins deux St-Jacques.
J’entends l’argument suivant lequel ce quartier dissimule des trésors oubliés et abandonnés,
mais celui que je défends, que je n’oppose pas au premier quand il est complémentaire,
consiste à dire que le premier trésor est le quartier lui-même, même pauvre, même austère,
même sans chefs-d’oeuvre de l’art gothique, sans statuaires délirantes, sans palais flamboyants,
sans rien de particulièrement exceptionnel, quand c’est lui, dans son ensemble qui l’est.
Nous n’avons pas besoin d’attendre d’y trouver des frises ou des ornementations notables
à coup de brosses à dents d’archéologues pour être saisis tout de suite par sa valeur,
inestimable, qui est la densité urbaine délirante d’une ville prospère du XIVème siècle.
Et si nous n’avons pas eu la chance de conserver l’entièreté de nos fortifications,
d’avoir un Viollet-le-Duc, chances l’une et l’autre discutables de mon point de vue,
pour reconstituer comme ailleurs un fantasme très daté du Moyen-Age,
nous n’avons, avec St-Jacques et St-Mathieu, rien à envier à une ville comme Carcassonne.
Nous avons des remparts flanquées de tours sur une bonne moitié de la façade nord,
nous avons nos couvents et nos cloîtres, conservés plus ou moins soigneusement par l’Armée,
nous avons notre Palais Royal, ses paroisses, et tout le tissu urbain de l’époque médiévale.
Laisser tomber en ruines St-Mathieu et St-Jacques est une tragédie pour ne pas dire un crime.
Outre la catastrophe sociale qui imposerait l’urgence de réagir à elle-seule,
que d’autres dénoncent et dénonceront, avec force et de meilleurs arguments que moi,
je me distinguerai si je dois être le seul en insistant sur la catastrophe patrimoniale,
qui est donc une catastrophe aussi identitaire qu’économique,
quand laisser s’effondrer ces quartiers dans l’indifférence générale
ne consiste pas pour Perpignan à se tirer une balle dans le pied mais dans la tête.
Conservez les alignements de façades, même modestes. Conservez le tracé des rues.
Conservez l’aspect labyrinthique. Conservez cette densité et ce foisonnement.
Quand l’amélioration du bâti et des conditions sanitaires nécessaires n’empêchent en rien
la préservation du patrimoine et de ce qui fait notre attraction touristique et culturelle.
Les deux défis ne sont pas antinomiques quand ils vont au contraire dans le même sens.
A moi de vous convaincre que ce que vous voyez comme obstacle est une opportunité.

 

Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan

 

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21 février 2014
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